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17.06.2008
Yollocalli - Par Olivier Prian
Au terme du congrès d’Acapulco en Août 2006, un groupe d’une douzaine de personnes a pû vivre une semaine à la rencontre des racines de la tradition Conchera, sur les hauteurs du village de Queretaro.
Yollocalli (extrait)
Avant même de plonger une nouvelle fois dans ces aventures mexicaines, comme les plongeurs de la Quebrada au sommet de leur falaise, je laisse mes pensées vagabonder dans le temps, dans l’espace … Devant ce vide fascinant, elles retrouvent la liberté et se tournent avec une immense reconnaissance vers celles et ceux qui ont permis d’arriver là, au sommet de ce rocher, les yeux dans un ailleurs à rencontrer … merci, Ô combien merci à Thérésa Roblès et à Claude Virot d’avoir tressé ce lien surplombant l’Atlantique, chacun sur son continent, ambassadeur de soins …
Nous y sommes, ça y est … Alors inspirant profondément la magie de ce lieu, je sens le frémissement familier de l’impatience, cette légèreté nécessaire pour se fondre dans un premier pas fondateur … Du sommet de Bernal, il s’agit de plonger dans l’invisible, et avec tout mon cœur et mon libre arbitre, je passe à l’acte …
De toute cette semaine, j’aimerais partager le souvenir du Temazcal …
Pour commencer à la mexicaine, question pour un champignon, qu’est ce que c’est que ça ? la traduction espagnole de « thème astral » ? l’équivalent d’un calumet de la paix, EnOOrRme ? une concoction de chaman ? faux faux faux, archi faux ! il s’agit d’une cérémonie de purification rituelle Conchera qui se passe dans une pièce ronde dont le centre est un foyer de pierres brûlantes sur lesquelles sont versés des litres et des litres d’eau … de l’extérieur, l’édifice ressemble à nos fours à pains bretons, ou à un igloo en brique, et c’est en ce lieu que nous allons tous nous retrouver vêtu de peu, (en fait du moins possible).
Nous commençons par nous réunir devant le feu, sous une fine pluie, et je suis comme un gamin, intrigué par l’expérience, énervé par l’inconnu, le cœur battant … myope comme une taupe, je distingue à peine l’entrée derrière les flammes qui dansent dans un flou artistique … je pense à un terrier, à l’entrée secrète d’un monde nouveau … Après un salut et des prières respectueuses, nous entrons à quatre pattes dans la bâtisse pour gagner notre place près de l’âtre. La cérémonie commence … d’abord, pendant que le maître du feu glisse ses pierres par l’ouverture, il nous faut nous enduire d’une chair de cactus, puis la première porte se referme, c’est la porte de la Terre, nourricière et dévoreuse d’immondice, d’où toute vie provient et où tout retourne, et nous remercions Ô Meteotl d’être là, de nous avoir réunis et de nous purifier. L’obscurité est totale, à peine grignotée par la rougeur des 13 premières pierres, et elle devient complice, refuge, comme un espace de liberté. Nous commençons par donner nos intentions, vers qui se tournent nos pensées et quels vœux nous formulons, le ton est grave, recueilli. Et Lolita verse de l’eau à grandes louches … Les réjouissances deviennent alors plus physiques, le bain de vapeur commence, une vague de chaleur débarque d’un coup, comme la marée au mont Saint Michel, au galop, et nous piétine, nous emporte dans ses nuages de senteurs … l’eau versée est une concoction de plantes maîtresses qui nettoie chaque pore de notre peau-carapace, trop pleine d’impuretés, comme des millions de coton tiges autonomes … faire peau neuve … ces ablutions psychosomatiques sont facilitées par la timide lueur d’un cristal de quartz au sommet captant les rayons de la lune et nous les redistribuant. Soit dit en passant, il s’agit là d’une véritable épreuve pour un anesthésiste, car il est bien connu que cette population très particulière, truffée de capteurs, mesure en temps réel la capnie, le volume de distribution de l’oxygène, la température, l’humidité, la diurèse (pas facile à vue de nez, essayez un peu), la tension artérielle, veineuse, palpable ou évanescente, la rapidité du réflexe pileux, la qualité de la bile et quand une alarme s’allume, par exemple parce qu’une asphyxie est probable dans les instants qui suivent, il leur faut impérativement réagir … d’autant plus que dans cette atmosphère qui se raréfie, les ondes gutturales de nos chants préhispaniques doivent perturber la haute technologie embarquée, et c’est bien vite la panique à bord ! il faut piloter à vue et il fait un noir d’encre … au secours ! ! ! Heureusement, chaque porte est l’occasion de sortir … avis aux amateurs … Pour le moment, nous soufflons tous à qui mieux mieux, voire meuglons tous à qui meuh meuh tandis que Lolita et Véro chantent et que nous battons la mesure, syncopée, avec notre maracas perso (c’est pour la joie !). Oui, parce que dans un Temazcal, il est interdit de parler, alors pour s’exprimer on agite le yoyo pour dire qu’on est content … un vrai retour à l’enfance, d’ailleurs dans cette obscurité, on pourrait se croire dans le ventre de notre Mère à tous, symbolique matrice, nous sommes en travail à gigoter comme un fœtus prisonnier, mais finalement content d’être là, et d’ailleurs la sortie à venir n’est-elle pas une renaissance ? et nos chants montent pour le vent d’Orient pour nous montrer le chemin …
La deuxième porte est celle de l’Eau, des vents du Ponant et nous avons droit à une tasse de tisane genre nuit calme et pisse mémé, un truc qui désaltère bien, sauf qu’en l’occurrence, nous n’étions pas au bord du feu de cheminée, mais dedans ! La morsure du feu et l’érosion de l’eau, mieux qu’un gommage ! Bien plus que les points noirs, ce sont toutes nos zones d’ombre qui vont se désagréger, perdre substance, disparaître … je regrette de ne pas avoir pris de tee shirt, je donnerais tant pour un rempart, même de coton, pour une combinaison réfrigérante ou ignifugée, et je m’égare dans un délire, je me vois en choisir un, et le cristal de quartz devient boule à facettes sous laquelle les danses s’enchaînent, la musique occupe tout l’espace, les corps distraits laissent les esprits s’envoler, ce soir, concours de tee shirt mouillé, les marcel sont fluorescents, avec élection des nouvelles étudiantes Mères pierres et de leurs pages, l’invisible devient visible, chaud devant, dedans, partout … Comme Sylvestre, alias « ‘ros minet » sans son titi, qui, de colère ou de douleur, vire progressivement de couleur vers le rouge vif, nous devenons créatures de Cartoons, nous sommes pizza dans un four, couverte d’épices … survivre … rentrer au plus profond de soi, dans des climats et des émotions plus tempérées ou sortir de son corps et le confier à la communauté … il y a du Mai 68 dans tout ça … mais comment faire ? la respiration est une issue, notre porte de secours, et les souffles se font plus lourds, et plus bruyants, les rythmes et les tonalités se superposent, s’enchaînent, et dans ce no man’s land, on dirait des âmes errantes qui nous appellent, comme des franges de brouillard qui s’étireraient jusque nous, des anges peut être « Viens … viens … ». Nous sommes 13 esprits dans le néant. Cette ambiance spectrale est rompue par la reprise d’un chant et les joyeuses maracas et Lolita nous passe ensuite des branches d’une plante maîtresse pour nous nettoyer, alors que les 13 autres pierres augmentent encore la température … Comme possédés, saisissant cette dernière chance de détourner notre attention de la fournaise, et de s’auto attribuer les derniers sacrements avant une mort inévitable, devant l’urgence de l’extrême onction, nous nous flagellons en chœur et l’agitation frénétique de nos rameaux salvateurs donne l’impression d’une tempête, d’une invasion de sauterelles … et notre corps pleure, nous ruisselons sous l’effort …
La troisième porte est celle de l’Air … un cigare circule de main en main et nous devons souffler la fumée inhalée (j’avoue, j’ai crapoté) en offrande à Ô Meteotl en donnant une intention, une nouvelle, passée aux filtres successifs des épreuves précédentes … une taffe pour offrande cela peut paraître mesquin, mais je rappelle à ceux qui n’ont rien compris que tout est dans l’intention … la chaleur des maintenant 39 pierres est à peine supportable, notre corps ne nous obéit plus vraiment et j’oscille dans tous les sens, comme un pantin ou un psychopathe, chiffe molle dont les sens se mélangent, les membres s’entrecroisent … j’aperçois vaguement entre mes paupières la lueur des pierres, rouge orangée, avec parfois une étincelle qui tente de s’envoler … on dirait un ver luisant, une particule de lumière qui veut quitter le nid … onde ou particule ? … il n’y a plus dans cet espace qu’une bouillie de particules que les quatre Vents bousculent, qu’une cuisinière touille avec ivresse pour que l’alchimie se fasse … dans le silence qui s’installe après le jaillissement de vapeur, chacun plongé dans une solitude bouillante, je perçois des sifflements discrets, comme une mélodie, le souffle des pierres peut être, et cela m’emporte dans un ailleurs apaisé, une plage dont le sable s’est sculpté à neuf au matin, un paysage recouvert de neige, dont les blessures et les traces de la veille ont été effacées, une forêt rajeunie par un vent sans concession, allégée des feuilles moribondes et des branches sans vie, j’ai l’impression de réemprunter au printemps un chemin oublié tout l’hiver et de m’émerveiller du moindre brin d’herbe et de chaque plante sauvage … il fait si chaud … suis-je entrain de changer d’état ? m’arrêterai-je à l’état liquide ou suis-je sur le chemin d’une sublimation ? les pierres chantent avec plus de discrétion … les Mères pierres murmurent pour nous, leurs enfants, une comptine, c’est doux, si doux … quelle heure est-il ? j’aimerais toujours écouter cette douceur, sans m’endormir ni me réveiller, mais la vie est mouvement, est changement et la troisième porte se termine sur ces chuchotements, ces secrets …
La quatrième porte, porte du Feu … ah lalala … il est l’heure de vider la bassine, ce que Lolita s’applique à réaliser dans de grands bruits d’éclaboussures, parfois d’audacieuses gouttelettes viennent jusqu’à nous comme un baume apaisant sur des brûlures … Je l’entends encore dire, style « passe moi le pain », « je m’arrête là pour ne pas vous faire peur » ! non mais et puis quoi encore ? c’est tout simplement impossible de tourner le thermostat plus loin, on va tous cramer si ça continue … « au feu les pompiers y’a la maison qui brûle, au feu les pompiers, j’suis caramélisé ». Même les alvéoles pulmonaires ont dû transpirer, les graisses se transformer en savon, les tartines en charbon et les cheveux en poussière … quelle explosion ! … les électrons dansent avec frénésie autour de chacun de nos atomes, leur vitesse s’accroît, leur instabilité aussi, et nous ne sommes plus loin de la réaction en chaîne, nous sommes énergie atomique, puissance nucléaire … Respirer face à l’âtre était trop douloureux, il me fallait pencher la tête dans une illusion d’esquive … Je ne savais pas que la chaleur dilatait ainsi les secondes en heures ! … quel jour sommes-nous ? hier ? tout à l’heure ? … la vapeur accumulée a pris une densité telle qu’il y a entre nous, au milieu de nous, des corps supplémentaires, entités de brume, dont nous pesons le poids sur nos épaules et nos poitrines … L’eau de nos corps a rejoint celle des Mères pierres pour enfanter ces nouvelles créatures, ces êtres improbables … Lolita et Véronica entament un dernier chant (mais d’où tiennent-elles une telle résistance ?) et nous les suivons, pour dire que nous existons encore, que nous résistons, que nous nous accrochons à cette mélopée dont je ne comprends que les mots, « amour, union, réunion » et soudain … le calme … la vague reflue, nous laissant groggy, suffocants, … et une voix célèbre notre victoire « vous êtes des guerriers courageux, des guerriers de lumière, vous avez su vaincre la quatrième porte et ce n’est pas facile, vous en êtes grandi, purifié … rendons grâce … »
Certains sortent, d’autres restent encore pour prolonger l’expérience, et nous nous allongeons sur nos litières humides, recouvertes de branches émiettées, pour savourer ce calme qui envahit le corps, un sentiment de plénitude, peut être cette béatitude que nous vivons à la naissance, ces minutes de découverte de notre nouvel environnement, les yeux papillotant, la tête se tendant vers les voix connues, seuls repères dans un monde nouveau … ah ce calme … Les gouttes se font moins nombreuses, moins dodues et nous flottons dans une autre transe … les pierres qui ont chanté avec autant de cœur se sont tues et d’autres images nous viennent, est-ce le cœur de Bernal qui nous parle ? et Lolita et Véronica restent à nous accompagner, respectant ce besoin de transition, cet au revoir silencieux, tandis qu’un souffle puissant réactive les braises jusqu’à ce qu’un signal aide chacun de nous à reprendre pied, à son rythme … C’est comme l’ivresse ou le vertige qui nous prend après un long trajet en nageant, les premiers pas, le passage à la verticalité et le retour à la gravité, ont besoin d’être assurés, rassurés et chaque appui est testé, progressivement, doucement, pour qu’un dialogue avec la Terre s’établisse … Les retrouvailles passées, l’équilibre revient, et la voix de Lolita et ses mots nous soutiennent pour nous mener vers la sortie, après 3 heures intra muros, et rejoindre la terre ferme, flageolants, décalés, … « en hypoxie ? » proposerait un scientifique …
et trempés de la tête aux pieds dans la nuit étoilée, nous cheminons lentement vers nos lits de plumes pour nous raconter une première fois cette expérience … la première de nombreuses autres …
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